J+7 : Privé de vent en plein Atlantique

J+7 : Privé de vent en plein Atlantique

Dimanche 31 juillet

A l’arrêt forcé entre la péninsule Ibérique et l’archipel des Açores, il s’agit d’une nouvelle épreuve pour mon mental

J’avance à 1 nœud...  La mer est d’huile et le vent est totalement tombé.  J’ai l’impression de me trouver en plein centre de l’anticyclone.  C’est exactement ce que je voulais éviter.  Le pire, c’est que je ne sais pas combien de temps ça peut durer… longtemps, peut-être. Je râle mais je décide de ne pas me laisser abattre.  Afin de réduire la surface mouillée de la coque et lever l'arrière du bateau, je rééquilibre l’assiette et déplace tout le poids à l’avant ; 4 x 10 litres d’eau (40kg), sac de nourriture et boissons (15kg), sac à outils avec pièces de rechanges (15kg), l’ancre et sa chaine (15kg), sac de vêtements (10kg), les voiles (10kg), le kit de survie (5kg), le bidon d’eau de survie 10 litres (10kg), les recharges de méthanol 2 x 5 litres (10kg), sac avec des bouts (5kg), ma combinaison de survie (2kg)... Au total c’est presque 150 kilos que je déplace.

J’ai décidé de faire tout ce que je peux malgré le peu de vent.  Les autres sont certainement arrivés.  Je ne peux pas arriver hors-temps et finir non classé ; les règles m’imposent d’arriver dans 4 jours maximum après le premier. Le compte à rebours a commencé. Je mets un bon morceau de musique techno pour me motiver.  Je veux faire avancer le bateau le plus vite possible mais sans faire de pronostic sur mon jour d’arrivée.  Je suis encore à 220 miles du but soit 2 à 3 jours de navigation, si tout va bien.  L’important, c’est de tout donner.

Derrière un classement il y a toujours une forme de reconnaissance.  C’est une hypothèse mais, il faut être réaliste, je ne vais certainement pas briller dans ce classement. Je n’aurai donc pas la reconnaissance que je cherche.  Je dois l'assumer et c'est très difficile...

Heureusement, j’ai passé ma meilleure nuit depuis le début. Hier soir, j’ai dormi plusieurs heures d’affilées, une première.

Je profite du temps calme pour me brosser les dents. Ça me fait un bien fou.  Je sens mauvais, mais tant pis.  L’eau salée qui a séché dans mes cheveux depuis des jours m’irrite maintenant le crâne et je risque d’attraper de l’eczéma.  Mon cuir chevelu me démange continuellement. Je ne vais plus tenir longtemps sans me laver les cheveux.

Personne en vue aujourd’hui, pas de cargo et encore moins d’autres concurrents.  Seuls les oiseaux m’accompagnent en faisant des loopings et des acrobaties avec une facilité déconcertante. 

On me demande souvent ce qui est le plus impressionnant dans mon aventure.   Le monde est avide de sensationnalisme. C’est frappant.  Et puis, comme si je pouvais réduire cette aventure à un seul évènement…  En voici à nouveau un parmi d’autres : ce soir il n’y a pas de vent. Le ciel est totalement couvert, je ne vois pas les étoiles.  Il fait nuit noire. La mer est d’huile. Je n’ai aucun repère ni au ciel ni sur l’horizon. Et mes instruments de bord sont défaillants.  Il règne un silence absolu.  Ce calme, ce vide fait presque faire peur.  Lorsque je regarde par dessus bord avec ma lampe frontale, le faisceau se perd dans le vide abyssal.  Dire que je me déplace au dessus de plusieurs kilomètres de fond.  Cela donne le vertige.  Ces moments paraissent anodins mais mentalement, ils sont très intimidants.

Ce n’était pas une très bonne journée mais j’ai fait ce que j’ai pu. Je vais me coucher, en espérant que les vents soient favorables et que je puisse arriver à temps à la ligne d’arrivée...

Il faut obéir aux forces auxquelles on veut commander
— Francis Bacon 1909 - 1992
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